Chronique
En dépit de son abstraction, Long Tales And Short Stories, le premier disque de ce trio, véhiculait une musique tellement riche, épanouie, et porteuse de valeurs spirituelles qu'il capta aisément l'attention du public. Et c'est fort justement que l'album fut récompensé en 2011 par un Octave de la musique dans la catégorie Jazz. Trois ans plus tard, Hermia et ses deux complices accouchent d'un second opus dont l'aspect similaire (une pochette au design analogue) ainsi que certains titres (Rajazz #3) laisse présager une continuité plutôt qu'une bifurcation dans l'approche musicale. Pourquoi changer d'ailleurs puisque la formule explorée par le trio est loin d'être épuisée.

Le titre du disque évoque le free jazz des années 60 en ce qu'il rompt avec les traditions d'un jazz conservateur et confortable, mêlant musique et société pour porter témoignage d'un monde en crise. Et l'on peut imaginer que c'est en pensant aux politiques européennes d'austérité et à leurs inquiétantes spirales que le morceau Austerity a été écrit et joué. Quant à Infobesity, si l'effet polysémique de son intitulé reste énigmatique, la musique déstructurée renvoie à une attitude signifiante globalement révolutionnaire qui ne saurait être que simplement esthétique. Toutefois, en comparaison avec les conditions historiques et politiques de l'Amérique des 60's, le monde d'aujourd'hui est devenu plus universel si bien que la "New Thing" du nouveau millénaire est davantage multiculturelle, ce qui se traduit chez Manuel Hermia et ses acolytes par l'intégration dans leur approche de références cosmopolites incluant celles de la musique classique contemporaine. Il en résulte des pièces aux origines indistinctes aussi ensorcelantes que Rajazz #3 ou Fascinus (dont la signification latine renvoie à tout autre chose qu'à ce qu'on pourrait croire).

Plusieurs morceaux comme Marecages, dont la lenteur inquiétante évoque des brumes immobiles et des eaux mauvaises, ou le labyrinthique Bane Al Bane Vino Al Vino, dans lequel erre la contrebasse de Manolo Cabras, sont autant de moments magiques et discontinus propices à l'introspection. Quant à Revelations, magnifique coda sinueuse de cet album engagé, il fait fi pour un temps du cri chaotique et de la noire colère en ramenant l'auditeur vers l'harmonie, une paix intérieure retrouvée, une certaine idée de l'unité. A ce stade, comme l'écrivait Hermann Hesse, les paroles servent mal le sens mystérieux des choses et déforment toujours plus ou moins ce qu'on entend. Il ne vous reste donc qu'à écouter cette musique passionnante aux humeurs variables qui, comme celle de Coltrane autrefois, assume sans complexe une triple fonction musicale, mystique et politique.

Par Pierre Dulieu