Salut Manu. A l'automne, tu vas faire avec ton trio la tournée Jazz tour des Lundis d'Hortense en Wallonie et celle des JazzLab series en Flandre. Heureux ?

Salut Toine. Oui, c'est super ! D'autant plus que cela fait un bon moment que je n'ai pas tourné en Flan- dre. Au départ, j'avais surtout monté ce trio pour me faire plaisir. Je suis d'autant plus content qu'il évolue progressivement. Cela faisait des années que j'avais envie de faire un trio saxophone, basse et batterie. Je voulais une formule qui m'amène plus de liberté qu'un quartet ou un quintet.

Comment as-tu choisi tes deux acolytes ?

J'ai ce projet en tête depuis 10 ans, mais je n'avais jamais trouvé les musiciens adéquats, parce que la liberté dont je rêvais présuppose d’une part une com- plicité toute particulière avec les autres musiciens, et d’autre part que je me sente prêt à l’assumer. Je me disais : "Patience, un jour l'heure viendra". Puis, j'ai rencontré le contrebassiste Manolo Cabras lors d'un remplacement dans mon quartet. C'est Erik Vermeulen qui me l'a présenté.

J'ai alors proposé à Manolo d'essayer quelques morceaux en trio, et il m'a conseillé de contacter João Lobo, un batteur portugais avec qui il avait étudié et joué en Hollande et qui venait tout juste de s'installer à Bruxelles. On a fait 2-3 concerts et j’ai vite compris qu’il y avait entre nous trois une connivence naturelle. Du coup, j’ai pris le parti de faire une première session en studio de 2 jours et demi, avec l'idée d'en refaire une seconde quelques semaines après, mais finalement, après cette première session, on était très satisfait de la matière musicale et de sa fraîcheur, et on a sorti un premier disque, qui est paru fin 2010 sur le label Igloo sous le titre "Long tales and short stories".

Je dois dire qu’au début, les gens ne croyaient pas trop au projet. Ils disaient que c'était trop connoté "free jazz". Mais au fil des concerts, on a eu de plus en plus de réponses très enthousiastes, tant de la part du public que des organisateurs, et on a commencé à jouer beaucoup, ce qui a évidemment boosté la vie du CD aussi. Mais bon, le plus intéres- sant de l’histoire c’est qu’au plus on joue, au plus le trio gagne en maturité et en prise de risques, ce qui nous fait avancer musicalement.

Une partie de votre répertoire est complètement improvisé. est-ce que c'est nouveau pour toi ?

Non, j'ai grandi avec cette musique. C'est mon beau père qui m'a initié au jazz. Je l'ai rencontré quand j'avais 11-12 ans et il était à fond dans Albert Ayler, Archie Shepp, Coltrane dernière période... La moitié du temps, c'était ce genre de musique qui passait sur le pick-up à la maison. D'un côté, j'apprenais la clarinette en essayant avec mes petits moyens d'imiter Johnny Dodds, et de l'autre j'écoutais du free. D'ailleurs, les premiers concerts de jazz que j'ai vus ado étaient ceux d'Archie Shepp, de Sun Ra, de l’Art Ensemble of Chicago...

Tout ça dans un club qui s’appelait le Bloomdido, à l’endroit exact où se situe aujourd'hui le Café Central. J'ai donc grandi avec cette musique très free, mais j'ai joué tout à fait autre chose pour l'essentiel de ma vie de musicien. Notam- ment parce que j'appartiens à une génération qui n'a pas été très active dans le free jazz. Par contre, avec la génération suivante, celle de Manolo et João, il y a un retour à cette stylistique. Quoi qu’il en soit, ce que nous faisons en trio, je n'appelle pas ça du free jazz, mais plutôt du jazz libertaire. On y trouve la même liberté, mais il n'y a plus cette esthétique du cri per- manent et systématique, propre à l'époque. Je voulais aussi éviter d'effrayer mon public habituel. J'avais envie d'une musique très libre, mais sans pour autant que le public s'en rende compte.

Si on ne dit pas au public que c'est de l'improvisation libre, il pourrait penser que c'est composé...

Oui. Il y a 10 ans j'ai assisté à un concert de Tony Malaby dans un club à moitié vide de New york. A la fin du concert, j'ai été le féliciter, notamment pour ses compositions. Il m'a répondu qu'il n'avait pas joué une seule composition, que tout avait été complètement improvisé ! Je lui ai dit qu'il y avait pourtant des thè- mes construits... Il m'a expliqué qu’il improvisait de manière structurelle. Il n'y a pas de grilles d'accords préétablies, les musiciens ne savent pas ce qui va se passer, mais tous essaient de construire leur improvisation comme s'il y avait un thème. A l'époque cela m'avait beaucoup marqué, et aujourd'hui c'est un jeu que l'on affectionne tout particulièrement avec le trio. Ceci dit, on joue également un certain nombre de compositions, mais celles-ci sont toujours très ouvertes, les arrangements étant pour ainsi dire inexistants, et on se donne la liberté de les explorer ou de les explo- ser de façon chaque fois différente.

Donc, pour votre future tournée, on peut s'attendre à quelques morceaux du cd, des nouvelles compositions et des improvisations ?

Oui, il y aura des nouvelles compositions également. On a beaucoup joué depuis la sortie de l'album et on a envie de rafraîchir le set. On va profiter de la tour- née pour aborder du nouveau matériel et l'enregistrer juste après. Mais, il y aura aussi des improvisations totales. On y tient très fort !

Est-ce que tu as envie d'étoffer ce deuxième disque avec des invités ?


Non, pour cet enregistrement on veut au contraire préserver la base du trio. Comme on va jouer près de 25 dates en trois mois au cours de l’automne, on veut profiter de cette opportunité pour enregistrer à chaud à la fin de la tournée. C'est en fait tout l'inverse de ce que l’on a fait pour le premier disque. Cette fois, on veut être rôdé pour enregistrer une musique qui sera sans doute, au final, plus trash. Parce qu’on espère évidemment que le fruit de l’expérience de tous ces concerts nourrira une complicité et une énergie encore accrue. Par contre, en 2013, on est sur le projet d'avoir un concert par mois dans un club à Bruxelles, avec à chaque fois des invités différents. On verra ce qui ressortira de ces rencontres... sûrement de nou- velles pistes d’exploration...

Il y a quelques nouveaux lieux très actifs à bruxelles, il y a aussi des musiciens étrangers qui s'installent, un grand brassage de musiques, une certaine effer- vescence... comment vois-tu ça ?

Il y a une dynamique qui est en train de renaître. Elle est centrée sur une génération de musiciens dont Manolo et João font partie, avec Giovanni Di Dome- nico et d'autres... Ce sont des musiciens qui viennent d'un peu partout en Europe, qui ont étudié en Hol- lande et qui possèdent une démarche très ouverte, nourrie d'influences diverses. Comme j’ai tenté pas mal d’expériences musicales à la croisée des sty- les, je me retrouve très bien là-dedans. Avec Manolo et João, nous avons un bagage commun qui va d'Ornette Coleman à la musique africaine, en passant par bien d’autres styles... Nous sommes ouverts à tout et cela rend la communication facile.

Mais vivre cette diversité d’influences au sein d’un trio d’esthétique jazz est une nouvelle démarche pour moi, parce qu’il s’agit vraiment de réussir à intégrer ces différentes influences dans une esthétique à la fois moderne et risquée. Mais comme je disais, je prends vraiment cette rencontre comme un cadeau, car j'attendais une rythmique comme ça depuis longtemps. Il y a une connexion naturelle qui se fait et c'est la clé pour pouvoir former un trio libertaire. Pour que la musique fonctionne, nous n'avons pas besoin d'en parler. Nous construisons simplement notre jeu sur cette entente naturelle et sur ce bagage commun. C'est comme en amour, c’est important de tomber sur les bonnes per- sonnes au bon moment.

En dehors du trio, quels sont tes autres projets ?

En jazz, j'ai toujours mon quartet avec Erik Vermeulen au piano, Lieven Venken à la batterie et Sam Gerstmans à la contrebasse. Le projet est en pause parce que je joue déjà beaucoup avec le trio et que le quartet est également un projet "post-coltranien". J'ai aussi un quintet qui n'a pas d'actualité discographique, mais qui existe pour le pur plaisir d'honorer une certaine tradition jazz-soul des années 50, avec Jean-Rassin- fosse à la contrebasse, Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Cédric Raymond au piano et Bilou Doneux à la batterie.

On revisite des standards de l'époque de Cannonball Adderley, avec le même type d'éner- gie. Cela me permet de jouer dans un autre circuit du monde du jazz, qui n'est pas adapté à mon trio. Pour moi, ce ne sont pas des projets antinomiques, cela me fait aussi plaisir de jouer la tradition. Mais cela n'aurait pas beaucoup de sens d'enregistrer un disque tant qu’on n’y apporte rien de particulier.

Ensuite, il y a toujours Slang, qui a déjà 13 années et quatres CD’s à son actif. Un véritable groupe, vraiment, parce qu’on est très amis, et aussi parce qu’il est inconcevable de remplacer un de nous trois pour un concert (avec Michel Seba aux percussions et François Garny à la basse). Puis il y a mon projet "Le Murmure de l'Orient", cette fois il ne s’agit pas du tout de jazz, mais il y a tout de même beaucoup d'improvisations basées sur des ragas indiens et d’autres musiques orientales. Dans ce projet, je ne joue que du bansuri, qui est une flûte indienne en bambou.

J'ai sorti un premier CD il ya6-7ansetilyenaundeuxièmequivasortircet l'automne. Et enfin, pour finir, parallèlement à ces groupes, je compose aussi parfois pour des specta- cles qui mélangent cirque et danse contemporaine. C'est aussi intéressant de composer de la musique qui n'est pas vouée à être écoutée pour elle-même. La musique prend une autre fonction quand elle est associée à l'image et au mouvement. Elle soutient une histoire, un récit, qui est parfois abstrait, et cela me permet aussi d'écrire de la musique sans que j'aie moi-même à la jouer. Parce qu’après avoir beaucoup écrit pour le sax, la flûte, des thèmes pour les souffleurs, je suis bien content de pouvoir composer pour du rock alternatif, de la musique classique, des gui- tares électriques ou du violoncelle...
C'est très rafraî- chissant pour le cerveau ! (rires)

A côté de ton activité musicale, tu es aussi quelqu'un de très engagé pour la place des artistes dans le monde actuel. cela prend une bonne partie de ton temps, pourquoi fais-tu ça ?

Je ne sais pas. J'ai comme une sorte d'appel par rap- port à ça. Déjà lorsque j'étais au Conservatoire, je m'étais présenté comme représentant des étudiants. J'imagine qu'il doit y avoir une fibre sociale qui est relativement naturelle chez moi. (rires). Depuis déjà quelques années maintenant, je participe au Conseil d'Administration des Lundis d'Hortense, et puis de là, j'ai rejoint celui de SMart lorsque ce n'était encore qu'une toute petite association.
J'ai trouvé très intéressant de voir SMart grandir pour s'intéresser aux droits non seulement des musiciens, mais des artistes en général. SMart a aujourd'hui une capa- cité à aborder les problématiques des artistes avec une équipe de juristes, de conseillers et une force de lobbying auprès des politiques.

Avant il n'y avait que des artistes isolés avec peu de capacité d'action. Aujourd'hui, sans prétendre pouvoir solutionner tous les problèmes, il y a tout de même différentes asso- ciations qui ont la volonté de s'en occuper et qui s'en donnent les moyens. Quand une association comme Smart a demandé à des artistes de s'investir pour les aider à prendre les bonnes décisions, j'ai pensé qu'il ne fallait pas rater le coche. Aujourd'hui, on est un certain nombre d'artistes de différents secteurs autour de la table à servir de personnes ressources pour nourrir le débat, identifier les problèmes et par- ticiper à proposer des solutions qui servent la communauté.

C'est une manière de faire de la politique au sens réel du terme, sans avoir de couleur mais en essayant de trouver des réponses à des problèmes de société. Je crois à la place de l'artiste dans la société, mais en Belgique, c'est un sujet qui a long- temps été mis de côté. On n'est pas dans une société qui reconnaît vraiment la place de l'artiste. Les gens sont contents d'aller au théâtre et au concert, mais quand on demande un statut pour les comédiens ou les musiciens, ils répondent : "bah, pourquoi, ce sont de toute façon des glandeurs...". Je pense qu'au final, c’est important pour tout le monde, pour les artistes, mais aussi pour la société en général, de réagir face à ce type de problématique.